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Quand un spin sur les finances publiques cache la profondeur de la crise

Les édito­ria­listes qué­bé­cois ont l’air, cette semaine, d’un ras­sem­ble­ment de méde­cins du Moyen-Âge autour d’un grand malade. Avec une belle una­ni­mité, tous reprennent le même dis­cours «spin­ner» par le per­son­nel poli­tique du pre­mier ministre Jean Cha­rest: le malade est dans un tel état qu’il va fal­loir lui appli­quer les remèdes les plus extrêmes. Le pro­blème, c’est que le malade en ques­tion — les finances publiques qué­bé­coises — a été sai­gné abon­dam­ment alors même qu’il n’aurait pas dû l’être. En fait, depuis de nom­breuses années, les appren­tis méde­cins édito­ria­listes souffrent d’un virus idéo­lo­gique dont la par­ti­cu­la­rité est de s’attaquer au sens cri­tique. Plu­tôt que de le recon­naître et faire amende hono­rable, nos «méde­cins» conti­nuent de pré­sen­ter les défi­cits sous l’angle de la peste dont il faut se débar­ras­ser le plus rapi­de­ment pos­sible pour favo­ri­ser un «retour à la normale».

Le plus para­doxal, dans ce beau dis­cours una­nime, c’est que ce sont les baisses d’impôt consé­cu­tives aux baisses de revenu de la classe moyenne en par­ti­cu­lier qui ont fra­gi­lisé les finances publiques. Cette fra­gi­li­sa­tion était pour­tant un indice que quelque chose ne tour­nait pas rond. Mais, pen­dant des années, nos édito­ria­listes ont répété ad nau­seam la chan­son de Brel: tout va très bien, tout va très bien.

Dans la der­nière émis­sion d’une série éclai­rante de Jacques Attali, Le sens des choses, Michel Aglietta, Pro­fes­seur émérite de Sciences écono­miques à Paris X Nan­terre, ensei­gnant à HEC, conseiller scien­ti­fique au Centre de recherche fran­çais dans le domaine de l’économie inter­na­tio­nale (CEPII), a mis le doigt sur les deux mamelles de la crise actuelle: l’approfondissement des inéga­li­tés de reve­nus et la déré­gle­men­ta­tion consé­cu­tive à la glo­ba­li­sa­tion des mar­chés, en par­ti­cu­lier des mar­chés financiers.

Les baisses d’impôt et le main­tien de bas tarifs pour des biens publics, telle l’électricité, ont toutes ces années servi à mas­quer le for­mi­dable trans­fert de richesse opéré vers une mino­rité de pos­sé­dants. Le virus idéo­lo­gique dit néo­li­bé­ral [le terme «virus idéo­lo­gique» est venu à l’esprit de l’autre invité de l’émission d’Attali — le pro­fes­seur de viro­lo­gie à l’Institut Pas­teur et entre­pre­neur Marc Vas­seur — vers la toute fin de l’émission] a en quelque sorte dif­fusé dans les artères finan­cières et dans l’esprit de ceux qui forgent le dis­cours offi­ciel, un sub­til poi­son dont nous subis­sons aujourd’hui les conséquences.

Faut-il ou non haus­ser les tarifs et l’impôt, demande le pre­mier ministre Jean Cha­rest? Faut-il ou non haus­ser les tarifs et l’impôt, répètent en chœur les édito­ria­listes? Et si la ques­tion posée était dif­fé­rente? Et si la ques­tion était: a-t-on pris la bonne direc­tion en enle­vant les brides à l’économie et en par­ti­cu­lier au sec­teur des ins­ti­tu­tions finan­cières? Aurait-il mieux valu main­te­nir en place et même ren­for­cer des méca­nismes assu­rant une meilleure répar­ti­tion des reve­nus dans l’ensemble de la société et entre les pays?

Marc Vas­seur a sou­li­gné que le plus grand vec­teur des épidé­mies et pan­dé­mies est l’existence de pro­fondes inéga­li­tés dans le monde. Pour lui, nous n’avons pas le choix, par pur égoïsme, de faire en sorte que ces inéga­li­tés disparaissent.

Nous ne pou­vons pas conti­nuer d’agir comme si les déci­sions écono­miques étaient déta­chées des catas­trophes sani­taires et écologiques.

Sauf d’en payer le prix, un jour moins loin­tain qu’on ne le croit.

France Culture. Quelles crises, après demain ?

Des exemples d’éditoriaux ici, ici, ici, ici, et ici.


3 Responses to “Quand un spin sur les finances publiques cache la profondeur de la crise”

  1. Vincent Paris (1 comments) says:

    Il est évident que dans notre sys­tème écono­mique et dans nos lois finan­cières, les riches paient le moins d’impôts. Vous avez des reve­nus astro­no­miques ? Vous avez les moyens de payer un fis­ca­liste pour vous faire pro­fi­ter des lacunes du sys­tème et des para­dis fis­caux. La classe moyenne, payée. J’ai en fait per­son­nel­le­ment l’expérience il y quelques années.

    L’unique solu­tion réside dans l’équitabilité et de nou­velles régle­men­ta­tions. Le poli­tique et la finance se pro­tègent et pro­fitent du sys­tème. Ils nous encou­ragent à tran­si­ger au noir et à tout faire pour contour­ner le sys­tème fis­cal. On tourne en rond.

    • momichel (73 comments) says:

      Vous avez tout à fait rai­son. C’est d’ailleurs ce que sou­te­nait Michel Aglietta dans «Quelles crises, après demain ?». Il faut res­ser­rer les mailles de nos sys­tèmes d’impôt pro­gres­sifs qui se sont lar­ge­ment relâ­chées depuis les trente der­nières années. Le dis­cours vou­lant que moins d’impôt + moins de régle­men­ta­tion = plus de pros­pé­rité nous a conduit à la crise écono­mique actuelle. Le même dis­cours encou­rage les pays les plus pauvres à ne pas se doter d’un sys­tème per­met­tant une meilleure répar­ti­tion de la richesse par les pro­grammes publics et les ser­vices publics. je jasais jus­te­ment ce matin avec quelqu’un reve­nant de plu­sieurs années en Haïti qui me fai­sait part de la fai­blesse de l’administration publique dans ce pays. Or, la mino­rité des pri­vi­lé­giés veille au grain pour qu’il n’y ait pas un régime fis­cal per­met­tant de ren­for­cer cette admi­nis­tra­tion publique si défi­ciente. Ceux-ci ne réa­lisent pas qu’un jour ils vont devoir payer le prix de leur égoïsme.

  2. […] plus com­plexe que ce slo­gan. Je sens qu’il y a tou­jours quelque part en nous une résis­tance à ce virus idéo­lo­gique qui a fait tant de ravage dans les ser­vices publics, par­ti­cu­liè­re­ment dans ceux qui […]

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