Des journaux sans scrupules envers les blogueurs
Vous connaissez le jeu du téléphone arabe? Il consiste à «faire circuler rapidement de bouche à oreille à travers une file de joueurs, une phrase inventée par le premier d’entre eux puis récitée à voix haute par le dernier». C’est fou ce que la phrase d’origine peut changer en cours de route. Ces déformations se produisent aussi sur Twitter, ce média social où l’information circule à grande vitesse. J’en ai eu la preuve encore hier soir, alors qu’un «vol de contenu» que je reprochais aux journaux, après avoir lu un article de FAIR, est devenu une «interdiction de citer les sources». Avouez qu’il y a toute une différence entre les deux!
Vers 22 h (heure de Québec), je lance la phrase suivante sur Twitter: Les journaux accusent les blogueurs de voler leur contenu mais ne se gênent pas pour faire pareil avec eux http://is.gd/2WfIE.
L’information a été reprise rapidement par @endirectdesiles @dianenadeau @dioplr @sabineblanc @fmeichel @tournevis @darialalala @Playmogeek @romainpouzol. Chez ce dernier elle était devenue: «Des journaux interdisent de citer les blogs qu’ils utilisent comme source http://j.mp/14mK6K (via @mimonette @darialalala @dioplr @fmeichel)».
Hélas je ne sais pas si Pouzol est remonté jusqu’à la phrase originale, ou s’il reprenait la version réécrite de @dioplr. Le fait de modifier une information glanée sur Twitter n’est pas un péché, bien au contraire, et @dioplr l’a fait dans les règles de l’art en précisant qu’elle lui était venue via @mimonette.
[Avis aux initiés: faites un Repost quand vous voulez RT, comme ça on saura qui vous avez lu
] .
Il faut croire que j’avais touché un point sensible. On sait en effet à quel point les journaux reprochent aux blogueurs de reprendre leur contenu, même quand il s’agit d’une courte citation. En fait, ils voudraient bien être rétribués chaque fois que cela se produit. Ajoutez la controverse entre Google et les journaux, et vous avez les ingrédients de fond qui alimentent l’imaginaire quand on lance sur Twitter que les journaux font du vol de contenu de blogues.
@dioplr a peut-être trouvé un peu fort mon qualificatif de vol, mais je trouvais pour ma part qu’il reflétait assez bien l‘aspect soulevé par FAIR [un chien de garde des médias dont on aurait bien besoin de l'équivalent ici] dans NY Post Steals From, Refuses to Credit Bloggers. FAIR partait en fait d’un billet du blogueur Zachary M. Seward (Nieman Journalism Lab, 9/4/09) sur la question de l’appropriation d’un contenu sans citer l’origine de celui-ci. Dans ce cas qui nous intéresse, il s’agissait d’un scoop.
Les journalistes ne sont pas forcément les grands coupables de ce comportement douteux. Le journaliste Alex Ginsberg du Post, celui qui avait «volé» l’information sur le blogue de Miss Heather, a d’ailleurs pris la peine de lui expliquer dans un commentaire pourquoi il ne l’avait pas citée:
The Post prohibits crediting blogs and other competitors for scoops, according to the reporter, Alex Ginsberg, who noted the zoning violation two weeks after it was reported by the blogger, who calls herself Miss Heather. “Post policy prevented me from crediting you in print,” Ginsberg wrote in a gracious comment on the blog. “Allow me to do so now. You did a fantastic reporting job. All I had to do was follow your steps (and make a few extra phone calls).”
Deux questions se posent à la suite de cet épisode: celle de l’éthique dans le nouvel univers des médias et celle de la propriété de l’information.
Y-aurait-il une éthique pour les médias, où le vol de scoop est une pratique aussi vieille que le métier de journaliste, et une éthique pour les blogueurs, twitteurs et autres citoyens créateurs et diffuseurs d’information? Pourquoi faudrait-il systématiquement citer nos sources médiatiques (au sens traditionnel du terme) si les médias n’en font pas autant? Ne serait-ce pas parce que les médias ont les moyens de nous poursuivre alors que nous ne l’avons pas dans le cas contraire? (Lire à ce propos ce billet fort intéressant d’Alain Maltait sur les droits d’auteur à l’ère d’Internet).
L’information circule à une telle vitesse sur tellement de support que les bons vieux mécanismes juridiques mis en place pour protéger les fameux «droits moraux», source de revenus des médias, sont de moins en moins efficaces.
Je ne sais pas si Miss Heather devrait être compensée par le NY Post, mais à tout le moins ce dernier devrait rendre à César ce qui appartient à César.
Ne serait-ce que pour rehausser l’éthique douteuse des médias corporatifs.

De tout temps, il y a eu des journalistes (et des médias) parasites, qui vivent du travail des autres et qui se contentent de relayer des informations trouvées par d'autres. C'est fascinant de voir cette réalité (triste) se poursuivre dans les médias sociaux (entre blogueurs, entre Twitters et entre blogueurs et médias traditionnels). Fascinant et désolant.
C'est une règle pourtant si simple: si tu n'as pas travaillé pour une nouvelle, c'est parce que quelqu'un d'autre a fait le travail et tu dois lui donner le crédit. Sinon, la vie serait trop simple…
Évidemment, l'éthique dont je parle doit être à la base du comportement autant des individus que des entreprises qui veulent faire de l'information. Il semble que le NY Post n'est pas le seul média à refuser de donner crédit à des blogueurs qui l'ont alimenté. Il y a également trop de blogueurs qui reprennent des contenus sans en préciser l'origine. La dimension que soulève Christian Aubry est aussi un aspect qui devrait être amélioré. Il m'arrive souvent de lire un article sur le site Web d'un média qui fait mention d'un autre site Web sans nous donner l'hyperlien vers le site en question. Question d'habitude à prendre?
Pourquoi faudrait-il systématiquement citer nos sources si les médias n’en font pas autant? La réponse est fort simple : parce que, média ou pas, c'est ce qu'il y a de plus intelligent à faire.
Le lien hypertexte — ou "hypermédia", pour être plus précis — est l'essence même du Web. C'est lui qui confère à ce médium son incroyable profondeur. Ne pas utiliser le lien pour renvoyer aux sources de l'information, c'est comme couper une jambe au cheval qui tire votre carriole. Cela appauvrit l'information et empêche votre public d'accéder à la véritable connaissance qui, elle aussi, est faite de profondeur, de mises en perspective et de liens.
J'en profite pour t'inviter, ainsi que tes lecteurs, mon cher @mimonette, à la conférence-atelier sur l'information "open sources" que je vais animer à Podcamp Montréal (19-20 septembre). Voir le lien sur mon nom pour plus de détails ;~}
[youtube mmqLSY-yHEQ http://www.youtube.com/watch?v=mmqLSY-yHEQ youtube]
Je suis tout à fait d'accord. Le Web est né d'une culture de générosité. Le problème est que trop d'entreprises y reprennent la culture de l'accaparement.
[...] Citoyen Michel (France) [...]