Blogueurs journalistes et rigueur journalistique
Les journalistes reprochent souvent aux blogueurs de manquer de rigueur. Ils ont hélas raison. Les blogueurs qui font preuve d’une grande rigueur sont rares. En fait, je fais mon propre mea culpa, la tentation d’être le premier à écrire sur un sujet est tellement forte qu’il nous arrive de couper les coins ronds. Hélas aussi, ce manque de rigueur peut se retrouver chez un journaliste qui blogue. On en a eu la preuve aujourd’hui, avec un billet de Fabien Deglise sur le site du journal Le Devoir.
Nous avons été plusieurs à écrire des gazouillis sur Twitter à propos des nouvelles règles de la Commission fédérale du commerce américain (FTC de son acronyme anglais). En gros, à partir du premier décembre les blogueurs qui ne dévoileront pas avoir reçu un cadeau pour vanter un produit sur leur blogue s’exposeraient à une amende de 11 000$ US.
Cette nouvelle a inspiré un titre plutôt accrocheur à Fabien Deglise: Les blogueurs mis au pas. Deglise commence son billet ainsi: «pour une fois, la règlementation précède la révolution». Donc, selon lui, la FTC serait avant-gardiste en avertissant les blogueurs qu’elle va sévir.
Passons sous silence le fait que cette pratique existe depuis plusieurs années déjà (en fait pratiquement depuis que les blogues existent) et que la FTC a été lente à réagir au phénomène plutôt que révolutionnaire.
Le problème, avec le billet de Deglise, c’est que, comme plusieurs médias, il a réagi sans vraiment savoir de quoi il parlait. C’est ce que dit en gros l’Association américaine des relationnistes professionnels (PRSA) dans son analyse des nouvelles règles de la FTC. La PRSA ajoute: «Further muddying the waters are hosts of snap analysis in the press and online that have left professionnals misinformed, confused and quite concerned».
En ce qui concerne les relationnistes qui se veulent un tant soit peu professionnels, l’éthique de leur profession leur commande de toujours faire preuve de transparence. Quand Deguise fait allusion au Bixi («Les commentaires élogieux sur le vélo partage»), il a tout a fait raison de rappeler le laxisme de l’entreprise qui a créé un blogue et une page Facebook où tout était faux. Je ne crois pas avoir beaucoup entendu les relationnistes d’ici s’exprimer sur une pratique condamnable autant au sud qu’au nord du 45e parallèle.
Venons-en au cœur du sujet: les blogueurs américans qui n’avertissent pas leurs lecteurs qu’ils ont été payé en argent ou en nature pour parler en bien d’un produit ou d’un service, s’exposeraient à une forte pénalité.
Là ça devient compliqué. D’abord, rappelle la PRSA, ce que fait la FTC c’est d’appliquer de bons vieux principes aux nouveaux médias. Il n’y a pas vraiment de révolution là-dedans.
Ce que la FTC a fait, c’est d’ajouter une nouvelle catégorie dans son schéma règlementaire, la catégorie des «endosseurs» (endorsers) pour pouvoir tenir compte les blogueurs (et sans doute aussi toute personne influente sur Twitter qui vanterait un produit sans préciser qu’elle a reçu une récompense en échange).
Les endosseurs sont effectivement tenus responsables de toute fausse déclaration ou de toute déclaration non fondée ou pour une déclaration fondée mais sans que le fait d’avoir été récompensé en échange n’ait été précisé.
La FTC dit que les endosseurs doivent déclarer leur lien avec le vendeur du produit qu’ils louangent sur leur blogue. Elle dit aussi que les firmes qui paient des blogueurs pour vanter un produit ou service peuvent être tenues responsables si ceux-ci ne le précisent pas.
La FTC précise d’autres règles, mais celles-ci sont moins pertinentes pour les propos de ce billet.
La question à 11 000$ maintenant: à quoi s’exposent les blogueurs qui ne dévoilent pas les cadeaux qu’ils reçoivent pour parler en bien d’un produit?
À pas grand chose.
D’abord il est possible qu’ils reçoivent une communication de la FTC les avertissants qu’ils pourraient avoir commis une faute (La PRSA soulève d’ailleurs un certain nombre de questions concernant les raisons pour lesquelles un de ses membres, ou un blogueur, pourraient avoir commis une faute). Ensuite, si le blogueur persiste, il pourrait recevoir un avertissement de cesser sa pratique fautive. Enfin, si le blogueur ignore intentionnellement cet avertissement, la FTC pourrait émettre un nouvel avis, celui-ci lui ordonnant de cesser sa pratique fautive, peut-être accompagné d’ une amende.
Comme le précise la PRSA, «no blogger will be dragged of in chains nor any time soon be hit with stiff civil penalties, except in very extraordinary cases.»
Plutôt douce comme mise au pas.
PRSA. The New FTC Guidelines: Cutting through the Clutter.
