N’avons-nous pas honte de forcer les riches à nous venir en aide?
André Chagnon a réussi à amadouer nos parlementaires avec ses offres de partenariats publics-privés sociaux. Est-il normal que j’éprouve un grand malaise face à ces belles manifestations de générosités? Après avoir assisté samedi dernier à un atelier du Forum social québécois sur ce phénomène, j’ai plutôt l’impression que c’est le contraire qui est anormal. Avons-nous tellement perdu de vue le sens de la responsabilité collective qui s’exprimait à travers les interventions de l’État que des riches philanthropes doivent s’offrir pour régler les problèmes sociaux?
Le problème, avec des offres telles celles de la Fondation Chagnon que nous ne pourrions pas refuser, c’est que nous lui octroyons un pouvoir excessif sur l’orientation des modes et finalités des interventions sociales.
Le Québec est un des rares lieux sur la terre où l’État “partenariarifie” ainsi ses interventions dans le domaine social. C’est la professeure-chercheure Nathalie St-Amour (département de travail social et des sciences sociales à l’Université du Québec en Outaouais) qui le signalait, lors de l’atelier du FSQ auquel j’assistais.
Elle a eu beau chercher, elle n’a pas trouver d’équivalent nulle part ailleurs dans le monde.
Voulant comprendre ce phénomène, Nathalie St-Amour s’est d’abord intéressée à la philosophie qui sous-tend l’offre de partenariat de la Fondation Chagnon.
En gros, cette philosophie est le philanthrocapitalisme. Il y a un an, Matthew Bishop était venu lancer au Mont Tremblant son ouvrage intitulé Philanthrocapitalism, à l’occasion de la 5e édition Forum Tremblant sur la responsabilité sociale et la durabilité. Le communiqué qui annonçait ce lancement résumait en une phrase l’essence cette philosophie:
Ces investisseurs sociaux utilisent des stratégies d’affaires afin d’accomplir des changements sociaux et s’attendent à des résultats qui vont de pair avec leurs investissements. (Communiqué)
Bon nombre d’entre vous seront d’accord avec une telle approche. Fini le niaisage, on veut des résultats.
Du reste, nos élus tous confondus (sauf peut-être celui de Québec solidaire) nous ont tellement habitué à penser les interventions de l’État en terme «d’investissements» publics que nous acceptons comme normal qu’un riche philanthrope l’accompagne dans ces mises de fonds assimilées à autant d’opérations financières visant à «rentabiliser» nos taxes et impôts.
Le vocabulaire n’est jamais neutre. Il peut pervertir profondément ce qu’il prétend nommer.
Il faut dire que plusieurs organismes communautaires avaient accueilli de façon positive, il y a quelques années, l’argent de la fondation Lucie et André Chagnon, distribuée par l’entremise notamment de l’organisme Québec enfants. L’État s’était tellement désengagé que l’argent et le soutien offerts étaient perçus comme la lumière au bout du tunnel.
Nathalie St-Amour est aller voir quel fut l’impact de ce nouvel acteur sur les organismes communautaires concernés. Elle a réalisé que plusieurs ont rapidement déchanté.
Premier problème: la Fondation Chagnon ne s’adresse pas au problème à la source des retards que prennent bon nombre d’enfants avant l’âge scolaire, mais à ses effets. On retrouve bien là la bonne vieille idée voulant que chaque individu soit responsable de son propre malheur. Or, il se trouve qu’il n’y a jamais eu, même en temps de crise financière, autant de milliardaires dans le monde, ni autant d’inégalités dans la répartition des richesses. Le système économique dominant produit de la pauvreté. On aura beau vouloir guérir la «maladie» «héréditaire» que serait la pauvreté, le système va continuer à en produire.
Deuxième problème lié au premier: les organismes communautaires se sont vus imposés des cibles d’intervention qui ne sont pas forcément celles qu’ils privilégieraient. Pourquoi avant six ans, pourquoi pas après? Pourquoi n’intervenir qu’auprès des enfants? Ne faut-il pas aussi le faire auprès des familles et du milieu communautaire au sens large. À ce propos, il semblerait que les organismes communautaires sont en voie de faire entendre raison aux mandataires de la Fondation Chagnon.
Troisième problème: une certaine incompréhension s’est (rapidement) installée entre les parties. Les intervenants sur le terrain que Nathalie St-Amour a interrogés ont bien exprimé cette incompréhension: «ils n’ont pas le même discours que nous»; «ils favorisent la compétition». Une dirigeante d’un organisme s’est même fait demandé de se munir d’un téléphone cellulaire et d’avoir une automobile afin d’être plus efficace (?).
À mesure que j’écoutais Nathalie Saint-Amour, et une étudiante au doctorat de l’INRS qui l’accompagnait (j’ai malheureusement oublié son nom), ainsi que Carole Benjamin de la Fédération des associations de familles monoparentales et recomposées du Québec, je me faisais la réflexion que nous avons raté l’occasion de tenir un débat sur la place publique, avant que nos parlementaires adoptent à l’unanimité moins un (Amir Khadir de Québec solidaire) une Loi qui aura un impact majeur sur les interventions publiques auprès des familles pour des années à venir.
L’une des personnes présentes à l’atelier a posé une fichue de bonne question en rapport avec non seulement la Fondation Chagnon, mais toutes les Fondations mises sur pied au Québec: puisque celles-ci sont créées et alimentées à même nos régimes fiscaux, pourquoi ne leur a-t-on pas imposé des structures de décision démocratiques?
De mon côté j’ai rappelé que nous avons en même temps permis un plus grand enrichissement d’un petit nombre et réduit les revenus de l’État. Nous avons créé les conditions qui ont permis que le partenariat offert par André Chagnon soit accepté par les élus comme une planche de salut.
Le pire, c’est que nous sommes reconnaissants envers les super riches qui acceptent de prendre le relais de notre désengagement collectif envers les problèmes sociaux causés par les inégalités économiques à la base de leur enrichissement.
Que je suis ingrat de ne pas l’être, moi-aussi, reconnaissant !

[…] This post was mentioned on Twitter by Michel Monette. Michel Monette said: N’avons-nous pas honte de forcer les riches à nous venir en aide? http://blogueurcitoyen.com/archives/2185 […]
Lorsque j’ai cliqué sur “Submit Comment”, mes commentaires étaient trop longs. Mais, je ne les ai pas modifiés et je me suis résolue à ouvrir un compte Posterous. Voici l’adresse de mes commentaires, sorry.
http://helenenoreau.posterous.com/
Merci de ce témoignage. Il y en aurait long à dire aur l’absence de conscience de certains hauts-fonctionnaires. Pour ce qui est du fait que la Fondation Chagnon «ne s’adresse pas au problème à la source des retards que prennent bon nombre d’enfants avant l’âge scolaire, mais à ses effets», je faisais allusion aux causes de la pauvreté. S’il y a des pauvres, c’est parce que le système économique a favorisé une concentration de la richesse au-delà de toute décence. On a réduit les impôts et on a défait les barrages contre une trop grande accumulation de richesse et voilà le résultat. Des personnes présentes à l’atelier qui travaillent pour les organismes communautaires œuvrant auprès des familles l’ont souligné: il manque de ressources dans les CLSC et dans les écoles pour repérer et suivre les enfants éprouvant des difficultés. Je sais qu’il y a eu un effort pour embaucher ces ressources récemment, mais cet effort n’a visiblement pas été suffisant.
Voilà un tout autre sujet très intéressant à échanger qu’est l’enrichissement des riches, l’appauvrissement des pauvres ainsi que l’écart de plus en plus grand qui se creuse entre le deux.
En ce qui a trait aux organismes communautaires, je comprends bien la problématique ayant fait partie d’un conseil d’administration pour un organisme venant en aide aux familles monoparentales. Et je suis d’accord avec le manque de ressources et de toutes les difficultés que les intervenants en CLSC rencontrent, malheureusement. J’ai de bons échanges avec ma soeur qui y travaillent.
C’est un sujet qui n’a pas fini de faire couler de l’encre avant d’être réglé hélas. Encore ce matin je lisais que même l’Organisation mondiale du commerce reconnait que la libéralisation des échanges n’a pas donné les fruits escomptés http://twitter.com/mimonette/status/4836894139 Ici au Québec beaucoup ont dû accepter des conditions de travail à la baisse. La professeure Nathalie St-Amour a aussi souligné à quel point l’aide sociale aux familles sans emploi est insuffisante pour assurer un minimum décent. Nous sommes dans le clan des société riches mais nous faisons vraiment dur collectivement.
Pour votre info, la FAFMRQ vient d’intégrer dans son site les textes et présentations préparées pour cet atelier : http://www.fafmrq.org/federation/2009/10/fonds-pu...
Merci de l’info.
COMME IL EST FACILE DE FAIRE LA CHARITÉ AVEC NOTRE ARGENT(LA FONDATION CHAGNON)
M MOI,JE SAIS D’OU VIENT L’IMMENSE RICHESSE DE CETTE FONDATION!
Ça serait bien que tous le sache
Avez-vous le même rapport cousin Québécois que nous e France face aux riches ? Pour exemple il n\‘est pas admis das une réuion être amis de dévoiler nos revenus mensuels. Ici en France, on se sent coupable de réussir, tellement on tape sur les revenus des riches. Bon enfin, je crois que je vais aller travailler au Quebec
Nous sommes plutôt discrets sur nos revenus, oui, mais les rapports sociaux sont beaucoup moins figés ici
Tout à fait d’accord avec Michel… en france, on lutte contre l’exclusion et la précarité… sans plan de solidarité, il n’y aurait pas d’aide financière (APA, chèques CAP, CESU…) pour les personnes âgées ou familles en difficuluté