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N’avons-nous pas honte de forcer les riches à nous venir en aide?

Date: 2009/10/12

André Cha­gnon a réussi à ama­douer nos par­le­men­taires avec ses offres de par­te­na­riats publics-privés sociaux. Est-il nor­mal que j’éprouve un grand malaise face à ces belles mani­fes­ta­tions de géné­ro­si­tés? Après avoir assisté samedi der­nier à un ate­lier du Forum social qué­bé­cois sur ce phé­no­mène, j’ai plu­tôt l’impression que c’est le contraire qui est anor­mal. Avons-nous tel­le­ment perdu de vue le sens de la res­pon­sa­bi­lité col­lec­tive qui s’exprimait à tra­vers les inter­ven­tions de l’État que des riches phi­lan­thropes doivent s’offrir pour régler les pro­blèmes sociaux?

Le pro­blème, avec des offres telles celles de la Fon­da­tion Cha­gnon que nous ne pour­rions pas refu­ser, c’est que nous lui octroyons un pou­voir exces­sif sur l’orientation des modes et fina­li­tés des inter­ven­tions sociales.

Le Qué­bec est un des rares lieux sur la terre où l’État “par­te­na­ria­ri­fie” ainsi ses inter­ven­tions dans le domaine social. C’est la professeure-chercheure Natha­lie St-Amour (dépar­te­ment de tra­vail social et des sciences sociales à l’Université du Qué­bec en Outaouais) qui le signa­lait, lors de l’atelier du FSQ auquel j’assistais.

Elle a eu beau cher­cher, elle n’a pas trou­ver d’équivalent nulle part ailleurs dans le monde.

Vou­lant com­prendre ce phé­no­mène, Natha­lie St-Amour s’est d’abord inté­res­sée à la phi­lo­so­phie qui sous-tend l’offre de par­te­na­riat de la Fon­da­tion Chagnon.

En gros, cette phi­lo­so­phie est le phi­lan­thro­ca­pi­ta­lisme. Il y a un an, Mat­thew Bishop était venu lan­cer au Mont Trem­blant son ouvrage inti­tulé Phi­lan­thro­ca­pi­ta­lism, à l’occasion de la 5e édition Forum Trem­blant sur la res­pon­sa­bi­lité sociale et la dura­bi­lité. Le com­mu­ni­qué qui annon­çait ce lan­ce­ment résu­mait en une phrase l’essence cette philosophie:

Ces inves­tis­seurs sociaux uti­lisent des stra­té­gies d’affaires afin d’accomplir des chan­ge­ments sociaux et s’attendent à des résul­tats qui vont de pair avec leurs inves­tis­se­ments. (Com­mu­ni­qué)

Bon nombre d’entre vous seront d’accord avec une telle approche. Fini le niai­sage, on veut des résultats.

Du reste, nos élus tous confon­dus (sauf peut-être celui de Qué­bec soli­daire) nous ont tel­le­ment habi­tué à pen­ser les inter­ven­tions de l’État en terme «d’investissements» publics que nous accep­tons comme nor­mal qu’un riche phi­lan­thrope l’accompagne dans ces mises de fonds assi­mi­lées à autant d’opérations finan­cières visant à «ren­ta­bi­li­ser» nos taxes et impôts.

Le voca­bu­laire n’est jamais neutre. Il peut per­ver­tir pro­fon­dé­ment ce qu’il pré­tend nommer.

Il faut dire que plu­sieurs orga­nismes com­mu­nau­taires avaient accueilli de façon posi­tive, il y a quelques années, l’argent de la fon­da­tion Lucie et André Cha­gnon, dis­tri­buée par l’entremise notam­ment de l’organisme Qué­bec enfants. L’État s’était tel­le­ment désen­gagé que l’argent et le sou­tien offerts étaient per­çus comme la lumière au bout du tunnel.

Natha­lie St-Amour est aller voir quel fut l’impact de ce nou­vel acteur sur les orga­nismes com­mu­nau­taires concer­nés. Elle a réa­lisé que plu­sieurs ont rapi­de­ment déchanté.

Pre­mier pro­blème: la Fon­da­tion Cha­gnon ne s’adresse pas au pro­blème à la source des retards que prennent bon nombre d’enfants avant l’âge sco­laire, mais à ses effets. On retrouve bien là la bonne vieille idée vou­lant que chaque indi­vidu soit res­pon­sable de son propre mal­heur. Or, il se trouve qu’il n’y a jamais eu, même en temps de crise finan­cière, autant de mil­liar­daires dans le monde, ni autant d’inégalités dans la répar­ti­tion des richesses. Le sys­tème écono­mique domi­nant pro­duit de la pau­vreté. On aura beau vou­loir gué­rir la «mala­die» «héré­di­taire» que serait la pau­vreté, le sys­tème va conti­nuer à en produire.

Deuxième pro­blème lié au pre­mier: les orga­nismes com­mu­nau­taires se sont vus impo­sés des cibles d’intervention qui ne sont pas for­cé­ment celles qu’ils pri­vi­lé­gie­raient. Pour­quoi avant six ans, pour­quoi pas après? Pour­quoi n’intervenir qu’auprès des enfants? Ne faut-il pas aussi le faire auprès des familles et du milieu com­mu­nau­taire au sens large. À ce pro­pos, il sem­ble­rait que les orga­nismes com­mu­nau­taires sont en voie de faire entendre rai­son aux man­da­taires de la Fon­da­tion Chagnon.

Troi­sième pro­blème: une cer­taine incom­pré­hen­sion s’est (rapi­de­ment) ins­tal­lée entre les par­ties. Les inter­ve­nants sur le ter­rain que Natha­lie St-Amour a inter­ro­gés ont bien exprimé cette incom­pré­hen­sion: «ils n’ont pas le même dis­cours que nous»; «ils favo­risent la com­pé­ti­tion». Une diri­geante d’un orga­nisme s’est même fait demandé de se munir d’un télé­phone cel­lu­laire et d’avoir une auto­mo­bile afin d’être plus efficace (?).

À mesure que j’écoutais Natha­lie Saint-Amour, et une étudiante au doc­to­rat de l’INRS qui l’accompagnait (j’ai mal­heu­reu­se­ment oublié son nom), ainsi que Carole Ben­ja­min de la Fédé­ra­tion des asso­cia­tions de familles mono­pa­ren­tales et recom­po­sées du Qué­bec, je me fai­sais la réflexion que nous avons raté l’occasion de tenir un débat sur la place publique, avant que nos par­le­men­taires adoptent à l’unanimité moins un (Amir Kha­dir de Qué­bec soli­daire) une Loi qui aura un impact majeur sur les inter­ven­tions publiques auprès des familles pour des années à venir.

L’une des per­sonnes pré­sentes à l’atelier a posé une fichue de bonne ques­tion en rap­port avec non seule­ment la Fon­da­tion Cha­gnon, mais toutes les Fon­da­tions mises sur pied au Qué­bec: puisque celles-ci sont créées et ali­men­tées à même nos régimes fis­caux, pour­quoi ne leur a-t-on pas imposé des struc­tures de déci­sion démocratiques?

De mon côté j’ai rap­pelé que nous avons en même temps per­mis un plus grand enri­chis­se­ment d’un petit nombre et réduit les reve­nus de l’État. Nous avons créé les condi­tions qui ont per­mis que le par­te­na­riat offert par André Cha­gnon soit accepté par les élus comme une planche de salut.

Le pire, c’est que nous sommes recon­nais­sants envers les super riches qui acceptent de prendre le relais de notre désen­ga­ge­ment col­lec­tif envers les pro­blèmes sociaux cau­sés par les inéga­li­tés écono­miques à la base de leur enrichissement.

Que je suis ingrat de ne pas l’être, moi-aussi, reconnaissant !


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12 Comments

  1. […] This post was men­tio­ned on Twit­ter by Michel Monette. Michel Monette said: N’avons-nous pas honte de for­cer les riches à nous venir en aide? http://blogueurcitoyen.com/archives/2185 […]

  2. Helene Noreau (2 comments) says:

    Lorsque j’ai cli­qué sur “Sub­mit Com­ment”, mes com­men­taires étaient trop longs. Mais, je ne les ai pas modi­fiés et je me suis réso­lue à ouvrir un compte Pos­te­rous. Voici l’adresse de mes com­men­taires, sorry.

    http://helenenoreau.posterous.com/

    • momichel (73 comments) says:

      Merci de ce témoi­gnage. Il y en aurait long à dire aur l’absence de conscience de cer­tains hauts-fonctionnaires. Pour ce qui est du fait que la Fon­da­tion Cha­gnon «ne s’adresse pas au pro­blème à la source des retards que prennent bon nombre d’enfants avant l’âge sco­laire, mais à ses effets», je fai­sais allu­sion aux causes de la pau­vreté. S’il y a des pauvres, c’est parce que le sys­tème écono­mique a favo­risé une concen­tra­tion de la richesse au-delà de toute décence. On a réduit les impôts et on a défait les bar­rages contre une trop grande accu­mu­la­tion de richesse et voilà le résul­tat. Des per­sonnes pré­sentes à l’atelier qui tra­vaillent pour les orga­nismes com­mu­nau­taires œuvrant auprès des familles l’ont sou­li­gné: il manque de res­sources dans les CLSC et dans les écoles pour repé­rer et suivre les enfants éprou­vant des dif­fi­cul­tés. Je sais qu’il y a eu un effort pour embau­cher ces res­sources récem­ment, mais cet effort n’a visi­ble­ment pas été suffisant.

  3. Helene Noreau (2 comments) says:

    Voilà un tout autre sujet très inté­res­sant à échan­ger qu’est l’enrichissement des riches, l’appauvrissement des pauvres ainsi que l’écart de plus en plus grand qui se creuse entre le deux.

    En ce qui a trait aux orga­nismes com­mu­nau­taires, je com­prends bien la pro­blé­ma­tique ayant fait par­tie d’un conseil d’administration pour un orga­nisme venant en aide aux familles mono­pa­ren­tales. Et je suis d’accord avec le manque de res­sources et de toutes les dif­fi­cul­tés que les inter­ve­nants en CLSC ren­contrent, mal­heu­reu­se­ment. J’ai de bons échanges avec ma soeur qui y travaillent.

    • momichel (73 comments) says:

      C’est un sujet qui n’a pas fini de faire cou­ler de l’encre avant d’être réglé hélas. Encore ce matin je lisais que même l’Organisation mon­diale du com­merce recon­nait que la libé­ra­li­sa­tion des échanges n’a pas donné les fruits escomp­tés http://twitter.com/mimonette/status/4836894139 Ici au Qué­bec beau­coup ont dû accep­ter des condi­tions de tra­vail à la baisse. La pro­fes­seure Natha­lie St-Amour a aussi sou­li­gné à quel point l’aide sociale aux familles sans emploi est insuf­fi­sante pour assu­rer un mini­mum décent. Nous sommes dans le clan des société riches mais nous fai­sons vrai­ment dur collectivement.

  4. Nicole Nepton (1 comments) says:

    Pour votre info, la FAFMRQ vient d’intégrer dans son site les textes et pré­sen­ta­tions pré­pa­rées pour cet ate­lier : http://www.fafmrq.org/federation/2009/10/fonds-pu...

  5. momichel (73 comments) says:

    Merci de l’info.

  6. GASTON CHOUINARD (1 comments) says:

    COMME IL EST FACILE DE FAIRE LA CHARITÉ AVEC NOTRE ARGENT(LA FONDATION CHAGNON)

    M MOI,JE SAIS D’OU VIENT L’IMMENSE RICHESSE DE CETTE FONDATION!

  7. Olivier (2 comments) says:

    Avez-vous le même rap­port cou­sin Qué­bé­cois que nous e France face aux riches ? Pour exemple il n\‘est pas admis das une réuion être amis de dévoi­ler nos reve­nus men­suels. Ici en France, on se sent cou­pable de réus­sir, tel­le­ment on tape sur les reve­nus des riches. Bon enfin, je crois que je vais aller tra­vailler au Que­bec :-)

  8. Michel Monette (127 comments) says:

    Nous sommes plu­tôt dis­crets sur nos reve­nus, oui, mais les rap­ports sociaux sont beau­coup moins figés ici ;-)

  9. Elisa de maisons de retraite (1 comments) says:

    Tout à fait d’accord avec Michel… en france, on lutte contre l’exclusion et la pré­ca­rité… sans plan de soli­da­rité, il n’y aurait pas d’aide finan­cière (APA, chèques CAP, CESU…) pour les per­sonnes âgées ou familles en dif­fi­cu­luté ;-)

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