Les médias doivent retrouver le chemin de l’intérêt public
La privatisation du savoir est un des grands enjeux actuels. Malheureusement, nous avons rarement l’occasion de bien en mesurer les conséquences et d’en débattre. Une des raisons de l’absence de débats publics — sur un phénomène aussi crucial comme sur d’autres enjeux de société — tient au mélange de la concentration des médias et de l’homogénéisation des façons de voir et de faire qui caractérise le domaine de l’information. Les médias sont de moins en moins le service public qu’ils devraient d’abord et avant tout être. C’est Anne-Marie Gingras de l’Universtié Laval (Médias et démocratie: le grand malentendu) qui en faisait le constat dans le cadre d’une des grandes conférences du Forum social québécois, Contre la privatisation du savoir: une responsabilité partagée.
Les innovations scientifiques et technologiques se retrouvent de plus en plus dans l’espace privé. Nos gouvernements encouragent même ce mouvement. On va jusqu’à créer des forums permanents d’échange entre le secteur privé et l’administration publique. Pour le chercheur Marc-André Gagnon du Centre des politiques en propriété intellectuelle de la Faculté de droit de l’Université McGill qui intervenait à la même conférence, ces nouveaux forums public-privé sont du lobbying institutionnalisé.
Il se trouve que les grandes entreprises qui utilisent la main mise sur le savoir pour réduire la concurrence entre elles — Marc-André Gagnon nous en a fait une démonstration brillante dans le cas de l’industrie pharmaceutique — sont les mêmes qui achètent le gros des annonces publicitaires.
Or, les entreprises médiatiques ont besoin de ces annonces pour boucler leur budget.
Libre à vous de faire le lien entre l’absence d’esprit critique des médias et leur besoin d’attirer les gros annonceurs.
La réalité est beaucoup plus subtile que cela. Certes il y a carrément des cas de conflit d’intérêt. Au-delà de ceux-ci, devenus inévitables, les médias sont tombés dans le piège de ne plus rechercher en toute chose à défendre l’intérêt public, mais plutôt de chercher à plaire à un lectorat dont on tentait de cerner les goûts à l’aide de groupes-témoins et autres techniques de marketing (On a les médias qu’on mérite).
Bref, de précieuses ressources journalistiques ont été et sont toujours détournées, dans une tentative de séduction qui aura permis jusqu’à tout récemment aux médias d’empocher de substantiels profits tout en évitant de traiter de sujets qui auraient pu embêter les entreprises qui achètent de la publicité.
On a confondu goût du public et intérêt public.
Le problème, c’est que les annonceurs ont réalisé qu’ils peuvent atteindre leurs cibles de façon plus efficace ailleurs que dans les médias. Pour le moment la radio et la télévision ne vivent pas un abandon aussi spectaculaire que dans le cas des journaux, mais il se pourrait bien que leur tour viennent eux-aussi.
L’avenir de l’information médiatique passe, selon moi, par un retour à la case départ.
Les médias qui diffusent cette information ont-ils le choix, face à la démocratisation de l’accès au savoir et à la diffusion de ce savoir que permettent les nouvelles technologies?
S’ils ne fournissent pas une information d’intérêt public, selon les normes journalistiques les plus élevées, pourquoi les fréquenterions-nous? De réelles alternatives existent déjà et vont de plus en plus se développer.
Maxime Ouellet, de la Chaire Mondialisation, Citoyenneté et Démocratie de l’UQAM, a rappelé à la même conférence à quel point les nouvelles technologies ont démocratisé l’accès au savoir, non sans avoir d’abord souligné que ces mêmes nouvelles technologies permettent un déploiement sans précédent des marchés sur toute la planète.
Certes il se peut que le gros des internautes aillent vers les sites Web des entreprises médiatiques, mais il est certain qu’une part non négligeable va plutôt rechercher des alternatives.
À moins que les entreprises médiatiques leur donne le goût de les fréquenter.
