L’information n’est pas une marque de commerce
L’article Égo inc. de Stéphane Baillargeon (Le Devoir) a suscité une réaction assez vive de l’ex journaliste Jean Thivierge que j’ai relayé sur Twitter, en ajoutant cette phrase que son commentaire m’avait inspiré: “L’arbitraire du marketing journalistique dicte de plus en plus la voie à suivre.” Michelle Blanc, citée dans l’article de Baillargeon, a fortement réagi aux propos de Thivierge (et d’autres). Je vous passe son langage assez direct, mais je retiens que pour elle, le «Personal Branding» dans le domaine journalistique n’est pas un défaut. Est-ce pour autant la voie à suivre? J’en doute.
Je crois que nous y avons perdu au change à mesure que l’information est devenue d’abord et avant tout un produit à commercialiser. Le «personnal branding» des journalistes est la suite logique d’une tendance amorcée avant l’ère du Web 2.0.
Il est vrai, comme le souligne Michelle Blanc, que le monde du journalisme a toujours eu ses vedettes. Ce qui est nouveau par contre, c’est l’ampleur du culte du vedettariat chez les journalistes. Julie-Miville-Dechêne, ombudsman des Services français à la Société Radio-Canada, le mentionnait dans une conférence le 28 janvier dernier (L’éthique et la responsabilité journalistique dans un environnement médiatique en plein bouleversement).
Madame Deschesne a aussi rappelé qu’avant la syndicalisation des journalistes, les pots de vin étaient un usage courant. En se syndiquant, les journalistes ont pu obtenir de meilleures conditions de travail, devenir plus indépendants et pratiquer un journalisme selon une déontologie qui faisait de l’information un bien public.
Les valeurs ont changé et le changement s’accélère. Pour Julie-Miville-Dechêne, le journalisme «autocentrique» devient de plus en plus la norme. Ces journalistes vedettes écrivent au «je» et n’hésitent pas à mettre leurs émotions de l’avant.
Pourquoi ce type de journalisme est-il en progression? Parce que les entreprises sont convaincues que ça fait vendre.
La montée de ces nouvelles vedettes engendre un modèle de journalisme où faits, analyses et commentaires sont entremêlés, ce qui nuit à la crédibilité du discours journalistique. Exit l’objectivité.
On nous répliquera que le client est roi et que c’est visiblement ce qu’il demande. La preuve en est que les gens préfèrent les sites Web des médias traditionnels, selon une analyse d’Éric George, professeur de l’école des médias de l’UQAM et co-directeur du Groupe de recherche interdisciplinaire sur la communication, l’information et la société. (Concentration des médias sur le Web).
Sur ces mêmes sites, une autre phénomène constaté par Éric George se produit: ils contiennent de plus en plus de dépêches au détriment d’articles plus fouillés. Exit l’analyse.
La nouvelle instantanée sous forme de dépêches (ou de courtes vidéos) et le commentaire par les nouvelles vedettes des médias soignant leur «personnal branding» seraient donc devenus les deux mamelles auxquelles vont de plus en plus se nourrir les lecteurs?
Je crains fort que la malnutrition informationnelle ne devienne endémique.
Exit le journalisme?
En complément: L’information est un bien public.

[Nouveau billet] L’information n’est pas une marque de commerce — via @twitoaster http://blogueurcitoyen.com/archives/2218...
[…] J’ai fait état de la notion de « personal branding » dans mon introduction à cette série de billets. Cette notion qui s’applique au travail des journalistes pigistes est symbolique d’une ère où les journalistes deviendraient tous des indépendants sous-traitants des nouveaux producteurs et diffuseurs de l’information. Le personal branding a toutefois ses limites et ses critiques que l’on peut retrouver dans deux articles récents : « Le personal branding n’est pas une solution miracle » et « L’information n’est pas une marque de commerce« . […]