Journaux et citoyens: quel type de mariage?
Imaginons un média où nous pouvons collectivement décider de ce que les journalistes vont couvrir. Imaginons aussi que nous sommes en mesure d’intervenir tout au long de l’enquête journalistique et de l’écriture de l’article. Le journalisme est-il prêt pour une telle mutation? C’est ce que teste en ce moment The Journal Register Company avec The Ben Franklin Project.
L’idée centrale de ce projet est d’inverser le paradigme qui caractérise les médias écrits jusqu’à présent.
En gros, les journalistes reçoivent des assignations, recueillent les informations en lien avec celles-ci, rédigent des articles pour la version papier du journal, puis ces articles sont transférés tels quels dans la version électronique. [Sur le travail journalistique, voir Devenir journaliste de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec.]
Nous intervenons après coup en commentant les articles publiés.
Ce projet veut, à l’inverse, partir d’outils électroniques gratuits pour aider les lecteurs à choisir les sujets couverts et à contribuer au travail journalistique, jusqu’à la publication des reportages en résultant sur le Web et dans la version papier des journaux associés au projet.
Ce n’est pas la première fois qu’un projet visant à intégrer les citoyens dans la préparation des contenus des journaux est lancé chez nos voisins américains.
De plus en plus de médias commerciaux (pas seulement les journaux) y sollicitent la participation citoyenne [voir, par exemple, Une paix des braves entre journaux et médias citoyens aux États-Unis].
The Journal Register Company annonçait elle-même, le 20 avril dernier, un partenariat avec SeeClickFix en vue de permettre aux citoyens des villes qu’il couvre de rapporter ce qui se passe dans leurs communautés.
Il y a aussi des initiatives hors médias commerciaux donnant des résultats, ma foi, fort intéressants (par ex.: Pris la main dans la mine).
Dans ce contexte en pleine évolution, la question du rôle de ces citoyens dans la collecte, la documentation et la diffusion de l’information se pose de plus en plus. Simples témoins ou participants?
En avril 2008, je faisais état d’une proposition de Dan Schultz pour une nouvelle distribution des rôles entre les citoyens et les journalistes (Journalistes, citoyens journalistes et information locale).
Schultz envisageait que les citoyens puissent influencer la couverture de «l’agenda public» (les faits, les événements, les débats qui comptent pour une communauté donnée) par les journalistes.
The Ben Franklin Project est, en ce sens, une initiative à suivre.Non seulement les citoyens pourront y influencer le choix des sujets, ils pourront aussi intervenir dans le contenu des articles.
On peut toutefois se demander jusqu’à quel point les journaux américains vont accepter de laisser les citoyens influencer les choix éditoriaux davantage que ne le font les relationnistes et les impératifs de vente publicitaire.
Nous n’en sommes pas encore là au Québec. La question est beaucoup plus de savoir si nos journaux pourront encore longtemps ignorer le potentiel que représente la participation citoyenne?
Ne faut-il pas tuer les journaux pour les faire renaître de leurs cendres?
